votation autonomie alimentaire

ET SI LE BULLETIN DE VOTE N’ÉTAIT PAS LE PLUS IMPORTANT ?

QUI A DIT QUE LE STATU QUO NE COUTERA RIEN ?

Le 27 septembre nous sommes censés voter sur l’initiative « Pour une alimentation sûre » qui veut porter notre auto-approvisionnement alimentaire à au moins 70 % en 10 ans, développer davantage l’alimentation végétale et mieux protéger sols, eau et biodiversité. Une amie écologiste très engagée dans l’alimentation me disait récemment qu’elle la trouvait peut-être trop radicale et donc polarisante, ce qui est contre-productif. Une transformation aussi profonde de notre agriculture devrait fédérer paysans, consommateurs et écologistes plutôt que les dresser les uns contre les autres. Je comprends son argument.

Reste, je crois, un sérieux problème : fédérer prend du temps et le temps est précisément ce que les contraintes physiques nous laissent de moins en moins parce que si la démocratie négocie, le climat, les sols et les écosystèmes sont beaucoup moins consensuels sans plus connaitre la patience. Ainsi, en 2024 les pluies et le manque de lumière ont contribué à la plus faible récolte suisse de céréales panifiables depuis vingt-cinq ans. Deux ans plus tard nous venons de vivre presque l’antipode avec une sécheresse exceptionnelle (d’avril à juin la Suisse n’a reçu que 56 % des précipitations habituelles) et à la clé certaines cultures réduites à néant, des récoltes réduites et des pénuries déjà actuelles plus d’autres à venir. Alors quand les indispensables politiques font l’apologie de l’adaptation, je me dis qu’ils ne se rendent peut-être pas vraiment compte que l’adaptation signifie concrètement apprendre à produire avec trop d’eau, puis pas assez, avec le manque de lumière, puis la canicule. Le changement climatique élargit surtout la gamme des emmerdements et rend l’adaptation toujours plus complexe ; or celle-ci n’est pas infinie et le GIEC constate déjà des limites à l’adaptation en plus d’avertir qu’elles se multiplient à mesure que le réchauffement augmente. Ainsi plus nous attendons plus nous risquons de subir des transformations que nous aurions pu choisir, et c’est une donnée solidement établie scientifiquement.

ON ENTEND SOUVENT QUE CE QUI EST DEMANDE COUTERA CHER, MAIS QUI A DIT QUE LE STATU QUO NE COUTERA RIEN ?

Puisqu’on oppose presque systématiquement à tout changement de paradigme la question de son coût, faisons au moins les comptes jusqu’au bout parce qu’on a je crois tendance à oublier que la question n’est jamais de choisir entre une transformation qui coûte cher et un statu quo gratuit, mais en réalité nous choisissons entre différentes factures, avec la particularité que celle du statu quo sera largement présentée à nos enfants et à leurs enfants. Le prix de l’inaction a été calculé dans le cadre de la stratégie climatique du Conseil fédéral qui cite des estimations selon lesquelles un réchauffement mondial non maîtrisé pourrait coûter à la Suisse environ 4 % de son PIB par an dès 2050 (~ CHF 38 milliards/an), contre au maximum environ 1,5 % (~ CHF 14 milliards/an) dans un scénario où le réchauffement mondial serait contenu conformément à l’Accord de Paris. Et la Confédération précise elle-même que ces estimations sont probablement prudentes, faute de pouvoir chiffrer tous les impacts.

70 % ? PEUT-ÊTRE. MAIS 70 % DE QUOI ?

C’est là, à mon avis, que cette initiative aurait pu devenir intéressante indépendamment du bulletin que nous glisserons dans l’urne, parce qu’il est beaucoup débattu de notre capacité à produire davantage en Suisse sans approfondir suffisamment le sujet de ce que nous faisons déjà des terres dont nous disposons. Il m’apparait que ça devrait aller un peu plus loin que végane ou pas végane, et que certains slogans qui m’ont été donnés à voir sont au moins aussi excessifs que l’initiative.

Une partie importante des prairies suisses n’est pas cultivable et les ruminants y transforment très intelligemment de l’herbe en nourriture depuis des siècles, mais d’autres prairies pourraient porter des cultures et environ 60 % de nos terres arables servent déjà à produire du fourrage. Ainsi en 2022, la Suisse a produit « seulement » 429 000 tonnes de céréales panifiables par rapport à 410 000 tonnes de céréales fourragères.
De nos jours sont encore consacrées près de 300 hectares de terres agricoles broyardes à produire du tabac qui ne nourrit personne et dont la consommation génère environ 3,9 milliards de francs de coûts annuels en Suisse, dont 3 milliards de traitements médicaux et environ 0,9 milliard de pertes de gain.
Et environ 17 500 hectares sont par ailleurs consacrés à la betterave sucrière, soit un ordre de grandeur comparable à l’ensemble du maraîchage en Suisse, alors que nous consommons déjà presque deux fois la quantité maximale de sucre libre recommandée par l’OMS et que la Confédération demande parallèlement à l’industrie d’en réduire la teneur dans les aliments transformés.

Qui ne trouve pas absurde que la main gauche doive corriger ce que la main droite contribue à produire ? Alors avant, ou au moins pendant que nous nous demandons si 70 % d’autonomie alimentaire est possible en dix ans, nous pourrions commencer par travailler sérieusement sur la question des cultures que nous voulons faire pousser sur nos terres pour répondre à des enjeux au moins aussi sérieux que la préservation de nos traditions agricoles.

ET SI NOUS ARRÊTIONS D’ATTENDRE QUE BERNE DÉCIDE À NOTRE PLACE ?

Je suis meunier-boulanger en plus de produire des pâtes. Tous les jours je prends dans mes mains des céréales que j’ai demandé à mes voisins agriculteurs de cultiver à quelques kilomètres de chez moi, je les transforme en farines, puis en pains ou en pâtes, sans que ça m’apporte aucune compétence particulière pour décider de la politique agricole suisse. En revanche ça me donne une vision très concrète d’une évidence, à savoir que notre système alimentaire est aussi et surtout la somme de millions de décisions parfaitement banales :

·         ce que nous achetons,

·         ce que nous mangeons avec la part de viande, de légumes, de céréales ou de produits très transformés dans notre alimentation,

·         le prix que nous sommes prêts à payer à celui qui produit et/ou qui transforme (respectivement comment il le fait),

·         la distance que nous acceptons entre le champ, le transformateur et nos assiettes,

·         les produits que nous demandons aux magasins et ceux que nous laissons sur les rayons.

Aucune de ces décisions dont j’entends souvent dire qu’elles sont dérisoires à l’échelle individuelle ne sauvera la planète, c’est vrai, mais additionnées pendant vingt ans et multipliées par neuf millions de personnes elles façonnent pourtant très concrètement l’agriculture, les paysages, les filières et les chaînes d’approvisionnement.

Pour en revenir à l’initiative, elle est probablement polarisante et fédérer autour d’une transformation serait infiniment préférable à une nouvelle guerre stigmatisante entre villes et campagnes, écolos ou non. Reste la question à mon avis autrement plus inconfortable du temps que nous pouvons consacrer à rechercher le consensus car pendant que nous négocions le rythme auquel nous sommes disposés à changer les contraintes physiques, elles, continuent d’évoluer sans attendre que nous soyons prêts.

Le 27 septembre certains voteront oui, d’autres non. Les bulletins seront comptés, les résultats commentés, et la démocratie aura fait son travail. Mais le 28, nous recommencerons tous à voter :

·         au magasin ou chez le producteur, dans le choix entre un produit local et son équivalent ayant traversé l’Europe, voire pire…

·         au restaurant ou dans notre cuisine, par la quantité de viande et de produits ultra transformés que nous mangeons,

·         dans notre manière d’accepter ou non de payer réellement ceux qui nous nourrissent,

·         dans les filières que nous faisons vivre ou disparaître.

Le bulletin du 27 septembre ne comptera qu’une fois mais nos choix alimentaires votent trois fois par jour. À bon entendeur !

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