la paille du bio finance la poutre du conventionnel

Ceux qui préservent financent ceux qui dégradent

Producteurs, transformateurs et consommateurs bio financent leurs propres efforts, mais aussi une partie des coûts engendrés par les pratiques qu'ils cherchent précisément à éviter. Une étrange façon de récompenser les comportements que l'on prétend encourager

Le bio est cher. C’est une remarque qu’on entend souvent, et pas plus tard que hier matin (09.06.2026) sur les ondes de la RTS, rubrique « On en parle ».

À vrai dire, la question est légitime. Je me la poserais moi-même si je ne connaissais rien à l’agriculture ou à l’alimentation, mais plus les années passent, plus je me demande si nous ne regardons pas le problème à l’envers. Car lorsqu’une activité est considérée comme bénéfique, nous cherchons généralement à l’encourager. Lorsqu’elle génère des nuisances, des pollutions ou des risques, nous cherchons au contraire à les limiter, à les réglementer ou à les faire payer. C’est le principe du pollueur-payeur, une idée simple et juste quand elle est correctement appliquée.

Alors quand je regarde le traitement réservé au bio, j’avoue que je suis perplexe. Presque pas une semaine ne passe sans qu’une étude, un rapport ou une synthèse scientifique ne vienne confirmer ce que l’on sait déjà. Les sols se dégradent. Les eaux sont contaminées. La biodiversité recule. Les liens entre la santé humaine et celle des écosystèmes se précisent (principe d’une seule santé). Par ailleurs les substances miracles dont l’innocuité était tenue pour acquise hier deviennent préoccupantes quelques décennies plus tard. L’amiante, le plomb, les pesticides synthétiques, les PFAS et tant d’autres nous ont déjà raconté la même histoire. Aussi presque pas une semaine ne passe sans qu’une autre étude ne confirme ce que l’on savait déjà. Les pratiques biologiques interdisent l’utilisation de pesticides et d’engrais de synthèse (par ailleurs jamais locaux alors qu’ils sont toujours utilisés dans l’agriculture conventionnelle soi-disant locale), favorisent la biodiversité, limitent la plupart des pollutions et réduisent l’exposition à des substances dont les effets inquiètent précisément la communauté scientifique.


Je ne prétends pas que le bio est parfait. Je ne connais d’ailleurs aucune activité humaine qui le soit. Mais j’observe que la direction est claire et vertueuse, et pourtant, lorsqu’il est question de bio, la discussion revient invariablement au prix et aux tricheries potentielles, comme si l’important n’était pas tant de savoir si le bio fonctionne, mais de trouver une raison de ne pas s’y intéresser davantage.

Maintenant il est vrai que le bio coûte plus cher à produire. Les rendements sont souvent plus faibles, la lutte contre les ravageurs est plus complexe, il y a plus de travail, les risques sont plus élevés, les filières sont plus petites, les audits de contrôles annuels existent et coûtent. Le label Bio Suisse aussi. D’ailleurs, de nombreux producteurs et transformateurs qui respectent par conviction les modes les plus vertueux n’adhèrent ni à la certification ni à un label en dépit d’une meilleure visibilité juste parce que leurs activités ne génèrent pas assez de marge pour satisfaire aux exigences financières.

Mais la question la plus intéressante revient, il me semble, à savoir qui paie ces différences lorsqu’elles existent. Aujourd’hui, ce sont les producteurs bio, les transformateurs bio et les consommateurs de bio. Celles et ceux qui choisissent de faire les efforts, c’est tout ! Les autres continuent souvent de bénéficier d’un système qui reporte une partie de leurs coûts sur la collectivité. Curieuse manière de récompenser les comportements que l’on prétend encourager. L’incohérence aurait-elle de l’humour ?

Par ailleurs et tout aussi surprenant, les collectivités publiques elles-mêmes semblent hésiter à tirer les conséquences de leurs propres constats. Elles financent des programmes de protection, de préservation de la biodiversité, de restauration des sols ou de santé environnementale. Elles commandent des études, élaborent des stratégies et reconnaissent donc elles-mêmes l’existence des problèmes, non sans raisons. Elles publient même parfois des rapports remarquables que je recommande d’ailleurs volontiers à la lecture, car plus convaincants que leurs propres politiques d’achats. Une contradiction qui me rappelle Hans Jonas et son excellent « Principe responsabilité », qui expliquait en substance que lorsqu’un doute sérieux existe quant à un risque potentiellement grave, la prudence devrait l’emporter. J’ai pourtant l’impression que nous avons retenu exactement l’inverse de son message. Le doute scientifique protège volontiers ce qui est rentable, mais devient soudain beaucoup moins tolérable lorsqu’il s’agit de réduire les risques. Parce que oui, pourquoi financer avec enthousiasme la réparation, mais avec tant de prudence la prévention ? Pourquoi les collectivités, les écoles, les hôpitaux, les administrations ou les structures subventionnées ne montrent-ils pas systématiquement l’exemple ?

Pour en revenir au prix, si l’on prenait la peine de comparer les modes de production bio avec les autres, conventionnel en tête, et si l’on tenait compte de tous les coûts qui ne figurent pas sur l’étiquette, par exemple les coûts liés à la dépollution des eaux, ou ceux liés à la perte de biodiversité, on constaterait qu’une grande partie des coûts de l’agriculture non bio ne sont pas facturés au moment de l’achat. Ils sont reportés sur les contribuables, sur les assurés, sur les collectivités publiques, et finalement sur les générations futures.

Ainsi ceux qui produisent et consomment bio paient plusieurs fois. La première lorsqu’ils choisissent un mode de production ou de consommation plus exigeant. Une deuxième lorsqu’ils financent, comme tout le monde, les conséquences des pratiques qu’ils cherchent précisément à éviter, comme des subsides à des cultures et des modes de cultures néfastes, les réparations de l’environnement ou les assurances maladies. Et une troisième lorsque la dégradation progressive des ressources naturelles réduit les possibilités offertes à leurs enfants.

Plus j’y réfléchis et plus je trouve la situation singulière, pour ne pas dire absurde, pour ne pas dire révoltante.
Imaginons un instant qu’une partie des automobilistes décide volontairement de limiter davantage sa vitesse, de réduire les risques et de diminuer les nuisances qu’elle génère. Trouverait-on normal que ces conducteurs financent eux-mêmes des audits annuels destinés à prouver leur bonne conduite, tandis que les autres continueraient à bénéficier d’un système qui prend en charge collectivement une partie importante des conséquences des accidents ? Imagine-t-on une seconde financer la lutte contre le tabagisme exclusivement avec les cotisations des non-fumeurs ? Probablement pas. Et pourtant, lorsqu’il est question d’alimentation, cette logique semble aller de soi.

Finalement le plus étonnant n’est peut-être pas que le bio coûte davantage, mais que nous ayons fini par trouver normal que ceux qui cherchent à réduire les nuisances financent eux-mêmes la démonstration de leurs efforts. Plus étonnant encore, les coûts engendrés par les pratiques les moins vertueuses (en constante augmentation) continuent d’être supportés, au moins en partie, par ceux qui s’efforcent précisément de les éviter.

À force de regarder la paille du prix du bio, nous sommes aveugles à la poutre de ce que coûte réellement le reste, qui le paie et comment.

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